#174 [brève] Intention
Ce que l'IA ne nous prendra pas
Chaque jour des posts Linkedin ou Instagram, des articles dans les journaux, des podcasts ou des reportages TV traitent des impacts de l’intelligence artificielle sur le travail et la disparition potentielle de plus en plus de métiers.
Avec les progrès tout aussi quotidiens des modèles d’IA générative, l’inquiétude grandit et les fantasmes de la disparition complète de certaines professions semblent devenir des réalités.
Il s’ensuit des tentatives optimistes ou désespérées selon comment on les regarde, d’expliquer comment lutter contre ce qui semble pourtant une fatalité, ou d’imaginer les rôles qu’il resterait à l’humain une fois l’IA déployée partout où elle est efficace.
Nul ne sait où tombera finalement le couperet qui séparera le terrain de jeu de l’IA de celui des humains.
Cependant une ligne de crête semble claire. L’intelligence artificielle n’a pas d’intention, de désir ou de volonté. Voilà donc ce qu’il reste à l’humain. Cela tombe bien car c’est une des forces essentielles de l’entrepreneur.
Mais qu’est-ce précisément que l’intention ?
Il m’arrive souvent quand je visite un musée ou un monument historique, quand je lis un article sur une innovation ou sur une invention qui a impacté des millions de gens, de penser à la personne à l’origine de ce projet que ce soit un tableau, un château ou une technologie.
Je suis toujours fasciné par le fait que tout ce qui existe a commencé par une intention de quelqu’un, laquelle a ensuite généré une idée puis un projet et enfin un résultat tangible. Le monde n’est pas le fruit du hasard, mais de la volonté de millions de personnes suffisamment déterminées pour concrétiser leur intention.
Beaucoup de personnes pensent qu’il faut une idée pour créer une entreprise. Des millions d’idées sont produites tous les jours par des gens créatifs qui croisent des problèmes, recoupent des informations et imaginent des solutions. Elles restent pourtant sans effet. Il leur manque une intention suffisamment puissante pour être mise en œuvre.
J’ai accompagné de nombreuses personnes qui avaient une idée plus ou moins bonne et qui voulaient savoir si elles pouvaient en faire une entreprise viable. Il arrive souvent qu’après quelques mois d’accompagnement, on découvre ensemble l’idée qui correspond vraiment au marché et qui diffère assez sensiblement de l’idée initiale. J’ai alors l’impression d’avoir permis à la personne de franchir une étape essentielle de son projet. Et pourtant il arrive parfois que quelque temps après la personne abandonne son projet, car la nouvelle idée ne correspond pas à sa vision initiale. Le marché est là, la bonne idée est là, mais l’intention manque. Quelle frustration j’éprouve alors ! Frustration renforcée par le fait que l’idée réapparaît souvent quelque temps plus tard portée par quelqu’un d’autre qui développe ensuite une startup à succès.
L’intention doit être plus forte que l’idée. Récemment un entrepreneur me pitche son idée. Je n’en vois ni la valeur ajoutée, ni la faisabilité. Connaissant bien le sujet, je lui propose un pivot radical qui prend le contrepied d’une de ses affirmations. Désarçonné, il doit admettre que c’est sans doute la bonne façon de faire. Je suis maintenant curieux de voir s’il va réellement pivoter ou rester fidèle à son idée de départ. Son attitude sera une preuve de son intention. Les entrepreneurs qui s’accrochent à leurs idées manquent généralement d’intention et leurs projets finissent par échouer.
Que l’idée soit bonne ou pas au départ, c’est l’intention qui met en mouvement. Si l’intention est suffisamment forte et ancrée, les obstacles façonneront l’idée et la rendront réaliste.
Cet après-midi, je me promenais au hasard dans les rues de Funchal sur l'île de Madère où je suis cette semaine. Au détour d’une ruelle, mon œil est attiré par une ruine aux lignes architecturales intéressantes. Immédiatement, je suis séduit par ce lieu atypique et à gros potentiel. Je repense alors à un projet que je porte depuis quelques années de construire un centre de formation de haut-niveau pour apporter aux dirigeants des startups européennes l’expérience des meilleurs dans leurs domaines (sportifs de haut niveau, grands chefs, artistes, …). En quelques minutes, je déroule dans ma tête un projet incroyable et je me vois le pitcher à Cristiano Ronaldo (il est né à Madère) pour l’embarquer. Rentré à l’hôtel, je passe un peu de temps pour en savoir plus sur ce bien. Je découvre qu’il est effectivement en vente et est considéré comme un des plus beaux potentiels de Funchal.
Malgré son coût très élevé, je ne crois pas du tout ce projet impossible. Mais pour le mener à bien, il faut une intention très forte pour surmonter la quantité infinie de difficultés qui vont apparaître et fournir le travail immense nécessaire à sa réalisation.
Voilà un exemple typique de la différence entre une bonne idée et une intention.
L’intention n’est pas seulement une envie, une pulsion créative, une opportunité, elle s’appuie sur des ressorts plus profonds encore, ancrés en nous souvent depuis longtemps.
Le mot “intention” vient du latin intentio, lui-même dérivé du verbe intendere qui signifie “tendre vers”. À l’origine, l’intention n’est donc pas une simple idée ou une vague envie. Elle est une tension intérieure dirigée vers quelque chose. Une force qui oriente l’esprit, l’énergie et l’action vers un futur désiré. On retrouve d’ailleurs cette même racine dans des mots comme “tension”, “attention” ou “attendre”, qui évoquent tous une forme de mise en mouvement ou de concentration vers un point. L’intention est ainsi bien plus qu’un objectif affiché : elle est ce qui nous met intérieurement en mouvement avant même que le chemin soit clair. Chez l’entrepreneur, elle agit comme une direction invisible qui précède souvent la stratégie, résiste aux difficultés et donne une cohérence aux décisions prises dans l’incertitude.
À la lecture des biographies d’entrepreneurs à succès, on peut identifier un grand nombre de types de tensions intérieures à l’origine de leurs aventures entrepreneuriales couronnées de réussite : la volonté farouche de changer l’environnement de travail des utilisateurs tout en proposant de beaux objets pour Steve Jobs, l’intention de rendre accessible l’entrepreneuriat à tous pour Mohammad Yunus, l’inventeur du microcrédit, la volonté de reprendre le contrôle de son histoire, de transformer une vulnérabilité en puissance d’action et d’aider d’autres personnes à faire de même pour Oprah Winfrey, l’envie sans cesse inassouvie de prouver que rien n’est impossible pour Elon Musk, une soif de revanche et un besoin de prouver sa valeur liés à son enfance difficile pour Larry Ellison le fondateur d’Oracle, l’enjeu de souveraineté bien avant qu’il ne soit à la mode pour Octave Klaba le fondateur d’OVH, la volonté rebelle de Xavier Niel de casser les monopoles, le respect de l’environnement et la justice sociale pour Anita Roddick, la fondatrice de The Body Shop, ou encore rendre la création graphique accessible à tous pour Mélanie Perkins, la créatrice de Canva.
Yvon Chouinard le fondateur de Patagonia, la célèbre marque de vêtements outdoor, explique clairement son intention : “Je n’ai jamais voulu être un homme d’affaires. J’ai commencé comme artisan, en fabriquant du matériel d’escalade pour mes amis et moi-même, puis je me suis tourné vers le secteur de l’habillement. Lorsque nous avons pris conscience de l’ampleur du réchauffement climatique et de la destruction de l’environnement, ainsi que de notre propre contribution à ce phénomène, Patagonia s’est engagée à mettre son entreprise au service d’un changement dans la façon de faire des affaires.” Fort de cette conviction que l’entreprise devait être au service de la planète, il décide d’aligner le modèle économique à son intention. En faisant de la qualité, en conseillant la réparation et la vente d’occasion, il vend moins mais développe une clientèle fidèle et acquise aux valeurs de l’entreprise, ce qui permet une rentabilité plus importante. Les dividendes générés sont alors reversés chaque année à des causes environnementales. L’intention est ici érigée en principe directeur, au cœur même du modèle économique de l’entreprise, ce qui fait dire à Yvon Chouinard “La planète est notre actionnaire”.1
Au-delà de mettre en route la démarche entrepreneuriale, l’intention guide la stratégie, oriente l’action, arbitre les choix difficiles, sous-tend la communication, fabrique le storytelling, porte la culture d’entreprise, motive les salariés, fidélise les clients. L’intention est tout ce qui rend une entreprise vivante et attractive.
À l’opposé, une entreprise sans intention, ou une entreprise qui a perdu son intention originelle devient une machine qui tourne sur elle-même, incapable de se réinventer ou de s’adapter aux changements extérieurs, génératrice de “bullshit jobs” et de clients sans attachement à la marque.
L’intention n’est pas qu’entrepreneuriale.
Tout un chacun, dans sa vie personnelle ou professionnelle peut exprimer une intention. S’engager pour défendre une cause, développer ses compétences autour d’une passion, prendre soin de ses proches ou de sa santé, proposer ses idées à son manager, faire grandir ses équipiers, sont autant d’actions qui n’existent pas sans intentions.
L’intention initie une impulsion, donne un sens à une action, justifie l’énergie et le temps passés à quelque chose parce que cela en vaut la peine.
L’intention est l’opposé du “faire pour faire” (UPI#138), de la passivité face aux dysfonctionnements, de l’ennui inconscient déguisé en occupation à des tâches inutiles.
L’intention est ce qui fait de nous des humains dotés d’autonomie et de volonté d’exister dans l’affirmation de nous-mêmes. L’intention permet l’exercice plein et entier de sa liberté et s’oppose en ce sens à la soumission.
À l’heure où l’intelligence artificielle nous surpasse en connaissance, en rapidité d’exécution de tâches pourtant complexes, en capacité d’analyse et de synthèse, en créativité sur de nombreux sujets et bien sûr en de nombreuses compétences que nous n’avons jamais apprises, que nous reste-t-il si ce n’est l’intention ?
Cela paraît peu, mais c’est pourtant tout. Rappelez-vous, rien n’existe qui n’ait été l’intention de quelqu’un. Aucune IA ne peut encore exprimer une intention qui lui soit propre et l’exécuter en autonomie. Elle a besoin de nos intentions pour agir.
Nous ne pouvons craindre vraiment l’intelligence artificielle que si nous perdons nos intentions.
L’éducation de demain doit être centrée avant tout sur le fait de développer la capacité intentionnelle des enfants et des jeunes, de cultiver l’envie motrice de l’action, et d’apprendre le discernement qui permet de décider en toute connaissance de cause.
L’essentiel pour l’homme, et cela depuis la nuit des temps, est de comprendre le pourquoi il agit. Le comment, quant à lui évolue sans cesse au gré des modes et des technologies nouvelles. L’intelligence artificielle introduit une incroyable révolution dans le comment il est possible de faire les choses mais ne dit rien sur le pourquoi je veux les faire.
Nous sommes depuis toujours confrontés à l’immensité des choix qui s’offrent à nous. L’intelligence artificielle ne fait qu’augmenter encore cet océan des choix. Le sujet n’est donc pas “quoi faire” mais “pourquoi le faire”.
Quelle intention mettrez-vous à votre prochain pas dans l’inconnu est une question bien plus importante que comment le ferez-vous.
“Earth is now our only shareholder”, Yvon Chouinard, 14/9/2022



Lorsque le public, dans ma galerie d'art, me demande comment faites-vous? je leur répond toujours, posez-vous la bonne question; et demandez moi plutôt Pourquoi je le fais.
j'ai apprécié ton analyse merci à toi.
VanLuc