#164 [brève] Franchise
penser ce que l'on dit
Certaines qualités sont parfois perçues comme des défauts. Dans UPI#96 par exemple, j’explique que la confiance peut être vue comme de l’arrogance.
La franchise est aussi susceptible de tomber dans le camp des défauts.
Cette qualité pourtant indispensable dans l’établissement de relations de confiance durables gêne beaucoup de personnes.
Cette semaine j’ai été traité de “rugueux” car j’avais eu la franchise de soulever un sujet qui me gênait auprès d’un interlocuteur. C’est dommage, car ce refus de confronter un désagrément empêche de le dépasser et altère la relation.
Dans le monde du travail, ces situations sont fréquentes et sont une réelle entrave à des collaborations efficaces.
Savoir recevoir la franchise d’autrui pour pouvoir résoudre un différent est une preuve de maturité et un gage de réussite.
Joyeuses fêtes
2025 s’achève. Ce numéro est le dernier de l’année.
Avant de vous retrouver le 6 janvier pour une septième année d’Un pas dans l’inconnu, je vous souhaite d’excellentes fêtes.
Que ce temps de joie soit ressourçant et rempli d’émotions positives.
Être franc, c’est être libre.
En tous cas c’est l’étymologie qui le dit.
La franchise est une expression libre des réalités qu’elles soient factuelles et objectives ou ressenties et subjectives, qu’elles soient positives ou négatives.
Dans l’entreprise de nombreuses situations peuvent générer des incompréhensions, des différents, des oppositions, des désalignements. C’est normal et humain.
Que fait-on de ces situations ?
Il y a ceux qui évitent d’en parler, qui édulcorent la réalité, qui arrondissent les aspérités, qui pratiquent le “politiquement correct”, qui préservent leur réputation au détriment de la vérité, ou qui pratiquent l’hypocrisie parce qu’ils préfèrent l’harmonie de façade.
Et puis, il y a ceux moins nombreux qui attachent de l’importance à la vérité, qui recherchent la résolution des différents pour améliorer la relation, qui pensent que la confrontation des opinions permet de mieux se comprendre, qui croient que pour mieux travailler ensemble, il est essentiel de parler vrai.
Ces deux typologies de personnes sont difficilement compatibles dans la durée.
L’hypocrisie insupporte ceux qui aiment la franchise et celle-ci agresse et insécurise ceux qui aiment l’harmonie de façade. Difficile de coopérer dans la durée.
Lorsqu’il s’agit seulement de socialiser autour d’un cocktail ou de maintenir des relations épisodiques, ce n’est pas gênant. Par contre, s’il s’agit de mener un projet important ensemble, de s’associer pour créer une entreprise, de coopérer dans la durée, de construire une équipe de collaborateurs, il y a toutes les chances que la relation éclate.
Préserver l’harmonie apparente semble positif au premier abord. C’est pour cela que c’est la norme sociale et l’attitude en vigueur dans la plupart des entreprises. L’ennui de cette pratique systématique, c’est qu’elle tire l’entreprise vers la médiocrité. En refusant d’affronter les problèmes, les erreurs, les divergences, il est impossible de s’améliorer et de corriger le tir.
Tout le monde a expérimenté ces situations où chacun fait mine de croire à un projet, de trouver une intervention intéressante, de féliciter quelqu’un de son action, alors qu’au fond de soi-même, on n’en pense rien. L’harmonie apparente est préservée, mais le projet va dans le mur. Dans un cadre professionnel, cela est suicidaire et pourtant très répandu.
Construire une culture de la franchise propice à une coopération efficace nécessite deux attitudes qui se répondent pour bâtir une relation solide dans la durée.
une intention sincère de rechercher le meilleur et de s’exprimer en vérité et en veillant à ne pas blesser,
une maturité pour écouter ce qui est dit sans le prendre personnellement et sans rancune.
Le chemin de la franchise est étroit et difficile, et ressemble plus à une course sur la crête qu’au milieu de la plaine. Toutes celles et ceux qui l’expérimentent tombent régulièrement dans le mot de trop, l’expression maladroite, l’exagération blessante, ou l’erreur de jugement. Recevoir une parole franche est aussi difficile et peut conduire à la colère, la perte de confiance ou la démotivation si l’on ne prend pas le recul nécessaire.
La culture de la franchise est celle du dialogue et de la verbalisation assertive. La franchise nécessite du temps. Expliquer une situation ne peut s’expédier en deux phrases lapidaires. Une explication détaillée et argumentée nécessite une écoute attentive et décentrée. Apprendre à écouter en se mettant dans la position de l’autre pour comprendre pourquoi il réagit de façon critique permet de ne pas être blessé. En voyant ce qu’il voit au travers de l’écoute de ce qu’il dit, on peut espérer comprendre ce qui ne vas pas et faire un pas de rapprochement.
La franchise demande du courage pour affirmer ouvertement ce que l’on pense même si c’est en désaccord avec la majorité, relever les incohérences ou les faiblesses d’un projet, revenir sur une réunion houleuse pour régler un différent, prendre le risque d’être marginalisé car on aura dit quelque chose qui déplait, rester aligné avec ses convictions même si elles à contre-courant.
Il m’arrive souvent de pointer la faiblesse d’une argumentation, le manque d’ambition ou l’erreur de raisonnement lors d’une réunion de travail sur un projet. Je vois dans les yeux de certains de mes interlocuteurs une certaine gêne et parfois une réaction de défense. Je fais pourtant cela dans un esprit constructif pour améliorer le projet collectif. J’offre mon expertise pour aider et non pour blesser. Je constate malheureusement que c’est souvent mal compris et perçu comme une attaque personnelle contre celui qui présente, un esprit non collectif, ou encore une forme d’arrogance.
La franchise agit comme un révélateur. La réaction face à la franchise met en lumière l’intention enfouie de l’interlocuteur. Soit il entend et comprend ce qui lui est exprimé, et cela révèle son envie sincère d’aboutir, de progresser et d’avancer ensemble. Soit, il esquive, reste en surface, s’accroche à la forme plus qu’au fond, et montre qu’il est plus intéressé à son image qu’au résultat, qu’il préfère une relation superficielle plutôt qu’une relation engagée.
Il y a quelques semaines, j’étais surpris qu’une personne d’un groupe projet auquel je participe depuis plusieurs mois me remercie de partager franchement mon opinion même quand elle est piquante. Elle reconnaissait l’apport positif que cela avait sur le projet. Cette réaction très mûre est plutôt rare. A chaque fois que j’interviens franchement, je sais que je risque de déplaire ou de froisser, et dans certains cas, cela m’a coûté assez cher avec quelques personnes qui m’ont rayé de leur réseau.
Depuis plus de 20 ans, j’accompagne les créateurs d’entreprise et les entrepreneurs. Même si j’ai toujours été franc, il est certain que ce métier me conduit à exercer quotidiennement cette qualité. Je ne servirai à rien si ce n’était pas le cas. Les entrepreneurs attendent d’être challengés pour améliorer leur projet. Il m’arrive d’appuyer un peu fort sur tel ou tel point pour provoquer une prise de conscience, un déclic. C’est souvent des années après que j’ai un retour et que l’on me cite la phrase que j’ai dite et bien sûr oubliée depuis et qui a complètement transformé la personne. Je peux ainsi témoigner que la franchise impacte positivement sur la durée, même si elle peut piquer sur le moment.
La franchise sert aussi à faire des compliments. Les vrais compliments sont engageants et exigeants. Ils demandent d’avoir réellement compris l’apport d’une personne, la qualité de son travail et son engagement pour choisir les mots et oser exprimer les détails pour la féliciter. Les vrais compliments provoquent de l’émotion, voire de la gêne chez celui ou celle qui les reçoit. Ils obligent celui ou celle qui les donnent à se dévoiler et à exprimer le fond de sa pensée et de son cœur.
Les compliments sincères et détaillés façonnent la confiance et font grandir. Les compliments superficiels et génériques introduisent le doute et n’ont que peu d’impact.
Celles et ceux qui ne savent pas exprimer en détail et de façon très personnalisée un compliment, n’osent généralement pas non plus dire franchement une opinion négative sur un projet ou une action. La franchise ne peut fonctionner correctement que si elle adresse aussi bien le positif que le négatif. Si vous n’osez pas dire ce qui ne va pas, vous ne serez pas cru quand vous direz ce qui va bien. Si vous ne dîtes que ce qui va mal, votre franchise sera vite perçue comme une envie de faire du tort. La franchise ne peut être acceptée comme constructive dans un groupe que si elle fonctionne dans les deux sens.
La franchise est une exigence de vérité et commence donc par soi-même. Celui qui en est imprégnée sera d’abord exigeant avec lui-même. Il saura quand il n’a pas bien travaillé et sera donc prêt à recevoir des critiques franches. Il sera plus exigeant avec lui-même qu’avec les autres. Si quelqu’un est indulgent avec lui-même et dur envers les autres, il n’est pas franc puisqu’il reproche aux autres ce qu’il ne s’applique pas à lui-même.
La franchise est souvent comprise comme la transparence totale. Si je suis franc, je dois dire tout ce que je pense. Non, cela peut être brutal et destructeur. La franchise n’est pas de dire tout ce que l’on pense, mais de penser tout que l’on dit. Quand on ne pense pas ce que l’on va dire, il vaut mieux se taire. Quand ce qu’on va dire ne servira qu’à blesser l’autre, il vaut mieux se taire.
Être franc, c’est aussi savoir s’excuser et reconnaître ses torts. Les gens politiquement corrects ne s’excusent presque jamais car ils pensent ne pas se tromper ou faire de mal. Ils sont tellement préoccupés d’effacer les aspérités, qu’ils ne se rendent pas compte que le manque de franchise peut entraver une relation. Au contraire, celui qui est franc et qui dérape s’en rend compte et est sincèrement désolé. Il cherche alors à s’excuser pour rétablir une relation harmonieuse.
La franchise n’est pas une opposition à une personne, mais une expression de la loyauté à la mission. Dans un projet en équipe, ne pas être franc, revient à laisser l’équipe se fourvoyer et peut-être rater sa mission. Pour préserver une harmonie de façade, on sacrifie le succès. Le manque de franchise est une vision très court-termiste du travail en équipe, incompatible avec la vision d’une équipe soudée et performante.
Peut-être direz-vous qu’il est difficile d’être franc, que vous n’avez pas été éduqué pour cela et que cela n’est pas votre naturel. C’est très possible, mais ce n’est pas une fatalité. La franchise s’apprend et se travaille. Dès lors qu’on en comprend les bénéfices et qu’on décide de s’y atteler, chaque parole franche sera une victoire qui fait progresser. En commençant pas la franchise positive, on sera encouragé par les émotions fortes qu’elle procure. On pourra alors progressivement introduire la franchise critique et constater que celle-ci produit aussi des effets positifs. Il y aura certainement des chutes qui demanderont des excuses franches, ce qui permettra de progresser dans cette troisième dimension de la franchise.
Le chemin de la franchise est un vrai pas dans l’inconnu pour celles et ceux qui ne la pratique pas, mais c’est à ce prix que l’on peut bâtir des relations solides nécessaires aux grands projets. C’est ainsi que l’on peut être libre.


